De toutes les maladies, la peste est celle dont le nom
a la charge symbolique la plus grande.
Le mot peste est emprunté au latin pestis signifiant
maladie contagieuse, épidémie, peste et fléau (dictionnaire
latin-français Gaffiot, Hachette). Son utilisation est souvent étendue
à toute maladie caractérisée par une très forte mortalité. Il sera
utilisé dès le XVII° siècle au sens figuré pour désigner une
personne méchante et très désagréable. L’expression "fuir
quelqu’un comme la peste" encore utilisée est datée de 1654(
dictionnaire historique de la langue française Le Robert)
Le bacille, Yersinia pestis, responsable de la maladie
est isolé en 1894 par Yersin, (médecin français). La peste est une
zoonose des rongeurs transmise à l’homme par piqûre de puce. La
maladie existerait depuis des temps immémoriaux. Il persiste encore des
foyers en Asie, Afrique de l’est, Madagascar et Amérique du sud.
Rappel sur la peste (Maladies infectieuses et
tropicales E. Pilly)
L’inoculation de la maladie se fait par piqûre de
puce. La bactérie se loge au niveau d’un ganglion satellite réalisant
une suppuration locale (bubon). La dissémination se fait par voie
hématogène avec atteinte multi-viscérale notamment pulmonaire. Lors d’épidémie,
la contamination inter humaine est possible par voie respiratoire si un
malade est porteur d’une lésion pulmonaire ouverte. La peste pulmonaire
se traduit par une pneumopathie sévère avec dyspnée et expectoration
sanglante. La mort est presque inéluctable malgré une antibiothérapie.
Le diagnostic se fait par mise en évidence du germe à l’examen direct
et culture après ponction du bubon ou prélèvement pulmonaire. Yersinia
pestis est sensible aux aminosides, cyclines, quinolones, au
triméthoprime-sulfaméthazole et à la rifampicine mais résistant aux
bétalactamines.
Plusieurs textes sont consacrés à la peste dans la
littérature. Nous débuterons par La Peste d’Albert Camus.
La Peste est publié en 1947, au lendemain de la
seconde guerre mondiale. Une première version du roman était déjà
prête en 1943. Camus travaillait sur ce roman depuis 1940, année de la
parution de L’Étranger.
Camus situe le récit "en 194., à Oran".
Dès la première phrase du roman, on ne peut s’empêcher de faire un
rapprochement avec la montée du nazisme en Europe. Ce que confirmera
Camus dans une lettre du 11 janvier 1955 qu’il écrivit à Roland Barthes:
"La Peste, dont j’ai voulu
qu’elle se lise sur plusieurs portées, a cependant comme contenu
évident la lutte de la résistance européenne contre le nazisme".
Tout commence par la découverte d’un rat mort par le
docteur Bernard Rieux, personnage principal du roman, le matin du 16
avril. Neuf jours plus tard, six mille deux cent trente et un rat sont
collectés en une seule journée. Le premier cas de peste apparaît: des
ganglions
"durs et ligneux au
toucher", "deux taches noirâtres au flanc",
"une
température à quarante",
des vomissements
"avec de grands arrachements,
une bile rosâtre",
une soif intense et un délire. La mort l’emportera.
Camus va s’intéresser au comportement des habitants
de la ville d’Oran sous le choc de l’annonce de la réapparition de la
peste:
"on croit difficilement aux
fléaux lorsqu’ils vous tombent sur la tête".
Le docteur Rieux va remettre au préfet
"un rapport destiné à être
envoyé dans la capitale de la colonie pour solliciter des ordres".
Dans l’attente d’une réponse, la déclaration obligatoire et l’isolement
des malades furent de rigueur. Les maisons des malades furent
désinfectées et les proches mis en quarantaine. On comptait une
trentaine de morts par jour. La réponse sera nette: "Déclarez l’état
de peste. Fermez la ville."
A partir de ce moment, la peste devint l’"affaire
à tous". La fermeture des portes entraîne
"la soudaine séparation où
furent placés des êtres qui n’y étaient pas préparés". Le
courrier est stoppé de peur de dissémination de la maladie. Le retour
de ceux partis avant le début de l’épidémie fut autorisé mais s’ils
rentraient en ville, ils ne pourraient plus la quitter. Mais conscient
du risque qu’ils feraient encourir à leurs proches, les citadins
"se résignèrent à souffrir cette séparation".
Tous les habitants ressentent
"le sentiment de l’exil",
"ce creux que nous portions constamment en nous, cette émotion
précise, le désir déraisonnable de revenir en arrière ou au
contraire de presser la marche du temps, ces flèches brûlantes de la
mémoire"
Rambert, journaliste venu enquêté de Paris sur les
conditions de vie des arabes se retrouve piégé dans la ville. Il essaye
de la quitter par tous les moyens pour retrouver sa femme restée à
Paris. La vie légale étant impossible, il pensera faire appel à des
passeurs. Finalement, il décidera de rester par peur d’u sentiment de
honte s’il partait. Il se sent concerné par ce qu’il a vu:...
"je sais que je suis d’ici,
que je le veuille ou non. Cette histoire nous concerne tous".
La peste ramène les fidèles à l’église. Le Père
Paneloud,
"un jésuite érudit et
militant"
lancera un sermon du haut de sa chaire. Il rend
responsable les fidèles de leur malheur:
"Mes frères, vous êtes dans
le malheur, mes frères vous l’avez mérité".
Il montre l’origine divine du fléau et son
caractère punitif.
Avec la chaleur du mois de juin, la tension monte dans
la ville. On compte sept cents morts par semaine. Des bagarres éclatent
aux portes de la ville. L’été tant attendu les années précédentes
est redouté par crainte d’une flambée de la peste.
Il est décidé de mettre en place un réseau de
formations sanitaires avec des volontaires.
Camus glisse des réflexions sur l’héroïsme par la
bouche de Rieux:
"il ne s’agit pas d’héroïsme
dans tout cela. Il s’agit d’honnêteté. C’est une idée qui peut
faire rire, mais la seule façon de lutter contre la peste, c’est l’honnêteté."
...sur l’honnêteté:
"je ne sais pas ce qu’elle
est en général. Mais dans mon cas, je sais qu’elle consiste à faire
mon métier".
Rambert lance:
"Eh bien, moi, j’en ai assez
des gens qui meurent pour une idée. Je ne crois pas à l’héroïsme,
je sais que c’est facile et j’ai appris que c’était meurtrier. Ce
qui m’intéresse, c’est qu’on vive et qu’on meure de ce qu’on
aime".
Cette réflexion fait immédiatement à une chanson de
Georges Brassens:
"mourrons pour des idées, d’accord,
mais de mort lente".
Rieux est gagné par la fatigue,
"...il n’avait pas beaucoup
d’illusions et sa fatigue lui ôtait celles qu’il conservait
encore".
Son rôle n’était plus de guérir. Son rôle se
limiter à diagnostiquer la maladie de la peste, découvrir, voir
décrire, enregistrer, puis condamner, c’était sa tâche. Rieux assiste
à l’agonie d’un enfant. Il n’accepte pas la mort de cet innocent qu’il
qualifie de scandale. Camus décrit sans pathos mais avec une grande
charge émotive ses derniers moments de vie.
Il faudra attendre avril de l’année semaine pour n’avoir
découvert aucun rat mort. Le recul de la maladie était en marche.
"La maladie semblait partir
comme elle était venue".
Quel enseignement Rieux gardera d’avoir vécu cette
terrible épidémie? Camus nous donne une réponse magistrale:
"Il avait seulement gagné d’avoir
connu la peste et de s’en souvenir, de connaître la tendresse et de
devoir un jour s’en souvenir. Tout ce que l’homme pouvait gagner au
jeu de la peste et de la vie, c’était la connaissance de la
mémoire".
Le roman d’Albert Camus garde toute sa force en ayant
élevé la maladie de la Peste au rang du mythe. Pour s’en convaincre,
il suffit le relire ce roman au lendemain des terribles attentats qui ont
frappé l’Espagne.

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