présenté par Jean-Michel Bolzinger
Metz le 1° mai 2006
Il me semble d'ailleurs qu'on ne devrait lire que
les livres qui vous mordent et vous piquent. Si le livre que nous lisons
ne nous réveille pas d'un bon coup de poing sur le crâne, à quoi bon le
lire (…) Un livre doit être la hache qui brise la mer gelée en nous.
Voilà ce que je crois. "
[lettre de Kafka à son ami Oskar Pollak en
1904.](1)
Dans le testament qu'il remit à Max Brod, Kafka écrivit ceci:
Parmi tout ce que j'ai écrit, n'ont de
valeur que les livres: Verdict, Soutier, Métamorphose, Colonie
pénitentiaire, Médecin de campagne et le récit Artiste du jeûne... (Tout
le reste) est à brûler, sans rien excepter, et je te demande de le faire
le plus tôt possible.
L'ami intime ne respecta pas ses dernières
volontés et passa sa vie à faire connaître Kafka en publiant ses très
nombreux écrits.
'Un médecin de campagne' est une nouvelle issue d'un recueil faisant
partie des cinq livres dont Kafka était fier.
Voici un rapide résumé
Un médecin de campagne est appelé à visiter un malade
dans un village situé à dix lieux de son domicile mais son cheval vient de
mourir. En ouvrant la porcherie de sa ferme, le médecin découvre un homme
accroupi qui accepte de lui prêter ses deux beaux chevaux. Après les avoir
attelés, ce palefrenier inconnu s'en prend à la bonne, la poursuit de ses
assiduités alors que le médecin ne peut plus la défendre, les chevaux
l'ayant presque immédiatement conduit à destination.
Le malade est un jeune garçon qui accueille le médecin
de ces mots : « Docteur, laisse-moi mourir ». Le médecin est
découragé, examine sommairement le garçon, ne lui trouve d'abord aucune
maladie ; il pense à Rosa, sa bonne, qu'il vient d'abandonner à ce valet
brutal; il pense à ses honoraires de misère et se dit à lui-même qu'il
voudrait mourir, lui aussi. Alors qu'il est déjà sur le point de partir,
il se ravise et découvre que le garçon souffre d'une plaie « rose » qu'il
sait mortelle.
Le garçon lui demande : «Est-ce que tu me sauveras ? ». Demande
impossible, pour le médecin. Il entend un chœur commander qu'on le
déshabille, lui le médecin, et se retrouve lui-même dans le lit du malade
qui n'en est pas content. Le médecin console son malade en le rassurant
sur sa plaie. Le garçon meurt et le médecin tente de se sauver, espérant
que les chevaux seront aussi rapides qu'à l'aller. Malheureusement ce
n'est pas le cas et tout va mal. Les chevaux sont mal attachés l'un à
l'autre, les rênes traînent mollement, le médecin a perdu sa pelisse, il
est presque nu par cette nuit d'hiver !
«
Floué !
Floué !
Une fois qu'on a suivi le son faux de la sonnette de nuit – c'est à
jamais irréparable ».
Une fable surprenante:
La façon dont cette fable nous est racontée est
surprenante à bien des égards.
On y trouve le thème des animaux, récurrent chez Kafka, sous la
forme de deux chevaux. Le médecin de campagne part en visite
"dans une voiture terrestre attelée de
chevaux qui ne le sont pas."
et lorsqu'ils
"hennissent, le vacarme est commandé en haut lieu".
Les déplacements se font de bien curieuse façon. A
l'aller
"la voiture est emportée d'un seul coup comme une
branche par le courant"
et en un instant, il se retrouve à quarante
kilomètres de son portail. Le retour est en revanche fastidieux et
interminable
"aussi lentement que des vieillards... à ce
train là, jamais je ne serai rentré"
Un médecin qui perd ses moyens
Plus surprenant encore est ce médecin qui perd toutes
ses compétences professionnelles tant il est parasité par un cas de
conscience qui envahit toute son mental. Il est torturé par le devoir à
accomplir alors même qu'il sait sa bonne en grand danger.
"employé par le district, je fais mon devoir sans mégoter... mal
payé, je suis cependant généreux et secourable envers les pauvres"
"J'ai du livrer Rosa, cette belle fille qui vit
maintenant chez moi depuis des années... c'est un trop grand sacrifice."
Il arrive chez son patient avec l'idée préconçue qu'on l'a appelé pour
rien et se contente de poser la tête contre la poitrine du garçon
"Cela confirme ce que je savais, ce garçon est en
bonne santé... et la meilleure chose serait de le tirer du lit avec une
bourrade."
puis se lance dans ses lamentations:
"une fois de plus on est dérangé sans nécessité"
"A quoi est ce que je sers ici?"
"Je ne suis pas là pour changer le monde"
C'est grâce à la soeur du malade qu'il consent enfin à
examiner le garçon et il découvre alors une large plaie de la hanche
"béante comme une mine à ciel ouvert" où se
tortillent de gros vers.
le diagnostic oscille alors tel un balancier et le
verdict tombe:
"Pauvre garçon, personne ne peut plus rien pour
toi, j'ai découvert ta grande plaie: cette fleur à ton côté te mène à ta
perte."
Pour autant il ne retrouve toujours pas ses moyens:
"Et moi qui suis médecin, que dois je faire? Crois
moi, ce n'est pas facile pour moi non plus." (2)
Ses dernières paroles à ce garçon mourant sont celle d'un ultime parjure:
"ta plaie n'est pas si terrible... parole d'honneur
d'un médecin assermenté"
Ne pas expliquer mais expérimenter
Il est bien tentant de chercher à comprendre ce qui se
cache derrière ces énigmes , ce symbolisme à la Chagall. Mais toute
l'oeuvre de Kafka se comporte comme un terrier à multiples entrées:
"Le principe des entrées multiples empêche seul
l'introduction de l'ennemi, le Signifiant, et les tentatives pour
interpréter une oeuvre qui ne se propose en fait qu'à l'expérimentation."
(3)
Ne nous faisons pas l'ennemi de l'oeuvre de Kafka en traquant le Signifiant,
renonçons dès lors à un quelconque signifié et acceptons qu'il n'y ait
rien à chercher mais tout à expérimenter.
Trouver une issue, le constant problème de
Kafka...
Ne pas se plaindre,
ne pas juger,
trouver une issue ! (4)
Ce beau texte de Kafka est une invite à
expérimenter cette tension qui s'établit entre des appels pour des visites
plus ou moins justifiées et un chez soi où nous abandonnons les nôtres au
nom de la permanence de soins.
Alors, au coeur même de cette problématique
nous pourrons débusquer nous aussi nos lignes de fuite.
Le court métrage de Koji Yamamura: Franz Kafka’s A
Country Doctor (Kafka Inaka Isha)
(1) Alberto Manguel (Une histoire de la lecture, trad.
Christine Le Boeuf, p.118, Babel n°416)
(2) A l'inverse, on se souvient de l'incroyable description de Lobo
Antunes dans "Le cul de Juda" où au coeur de la fournaise angolaise un
médecin est appelé à secourir un soldat qui a tenté de se suicider en se
tirant un coup de fusil dans le visage. Ici le médecin lutte pour ne pas perdre
ses moyens qu'il sait dérisoires mais pourtant essentiels.
"Le type sans visage agonise dans une agitation
incontrôlable, attaché à la table d'examen en fer qui oscille... et qui
gémit par la lèpre rouillée de ses joints... Les ampoules de morphine
successivement injectées dans le deltoïde..."
(3) "KAFKA. Pour une littérature mineure" par Gilles
Deleuze et Félix Guattari. Les Editions de minuit. 1975. p.7
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