La Démangeaison
de Lorette Nobécourt roman
présenté par Michel
Chillot
La Démangeaison est le monologue d’une jeune fille, Irène, atteinte d’un
psoriasis dévastateur dès son enfance. Ce livre n’est pas un simple exercice
de style de la part de Lorette Nobécourt. Dès les premières pages, le lecteur
s’identifie à l’héroïne. La vie débute mal pour Irène:
"Et voilà, je suis née paralysée. A demi. Pour
moitié. C’est la médecine qui a omis de me retourner comme il
faut".
La maladie cutanée ne tarde pas à apparaître,
"il me fallut moins de six mois pour voir surgir un
psoriasis monumental, preuve de mon infamie et de ma différence".
Le prurit suivra:
"je me suis grattée absolument, et je peux affirmer
ici que celui qui n’a pas connu la démangeaison ininterrompue sait bien peu
de l’enfer".
Un sentiment de culpabilité se développera:
"Fallait-il donc que je fusse coupable dès le
début pour être privée à ce point de toutes les tendresses exquises de l’enfance,
de ces caresses douces et joyeuses que les mères délivrent à leur
progéniture".
Elle sera traînée chez le psychiatre,
"je dessine de petites figurines qui diront tout de
mes membranes atteintes dans le cerveau".
Elle connaîtra le pensionnat et découvrira
"qu’à l’affreuse bonté familiale et meurtrière
se substituerait la méchanceté gratuite"
des ses camarades. La vie deviendra un calvaire:
"il m’était impossible de suivre une heure de
cours d’affilée tant le prurigo me harcelait, et je quittais plusieurs fois
par jour la salle de classe afin de me réfugier dans les toilettes où je me
déshabillais en hâte pour m’arracher la peau. Des milliers de squames
parsemaient alors la cuvette et c’est avec moquerie que mes petits
camarades, passant après moi, hurlaient: 'Il a encore neigé ici, Caïman est
passé par là' ".
Irène ne connaîtra le repos qu’en fréquentant la bibliothèque et en
écoutant de la musique de Bach,
"si léger, si gai, Bach emplissait la pièce de sa
musique inoubliable".
Elle trouvera refuge dans l’écriture, "la chair
devenait verbe", qui se nourrira de sa chair,
"le texte, le texte de ma peau éclatait en plein cœur
de la page".
Elle quittera le pensionnat pour une petite chambre. Elle s’adonnera à la
boisson,
"alors je buvais le vin et je fracassais par terre
ce qui devenait peut-être mon crane".
Une courte trêve avec "la joie réelle mais combien surprenante de me
sentir identique aux autres". Puis le retour d’ "une affreuse petit
démangeaison" annonçant la rechute,
"je me ruai sur moi-même, plantant un à un mes dix
ongles dans mes joues, grattant jusqu’à l’épuisement".
Lorette Nobécourt nous décrit avec force et horreur les ravages de ce
prurit indomptable sur le corps d’Irène. Sa vie se limitera à la
démangeaison. Elle ne vivra que pour elle.,
"Sur la moquette râpeuse, ou nue, face à la grande
glace de la salle de bains, j’écorchais mon squelette, je rendais ma
carnation plus profonde encore, je faisais sortir les chairs brûlantes, je
mettais à vif toutes les muqueuses, je déchirais lentement, avec précision,
l’enveloppe de mon corps, j’atteignais des nudités extrêmes".
Irène se perdra dans "la nuit mauve, à Pigalle".
Elle entrera
"dans les peep-shows regarder la peau lisse des
filles".
Elle rencontrera un garçon Rodolphe, "jeune homme aux
yeux verts" au hasard d’une sortie nocturne. Ils se verront
régulièrement. Ils parleront peu, Rodolphe ne dira rien de ses plaques, ils
feront l’amour. Lorette Nobécourt écrit une scène hallucinante entre eux,
fusion entre jeux sexuels et l plaisir douloureux engendré par le grattage de
sa peau par Rodolphe:
"il opérait dans mes chairs profondes, m’amputait
de mes squames, travaillait mes bouffissures toutes en érections glorieuses,
mes plaies, mon étoffe désarmée, déchiquetée de plaisir et joie".
Bien sûr, tout cela finira mal. Une fois le livre terminé, nous ne
regarderons plus jamais de la même façon un ou patiente qui se présentera à
notre consultation pour des maladies étendues de peau génératrices de prurit
intense.
