Jean Reverzy, un médecin écrivain à redécouvrir

présenté par Michel Chillot
octobre 2003

 

Jean Reverzy (1914-1959) médecin généraliste à Lyon connaît la gloire littéraire lors de la parution de son premier roman en 1954, Le Passage, qui obtient le prix Renaudot.

Le Passage 

raconte l'histoire d'un homme, Palabaud, qui a vécu en Océanie et qui revient en France pour mourir d'une cirrhose. Il consulte un médecin à Lyon, "compagnon des voyages anciens" qui l'accompagne jusqu'à la mort, ultime destination. 

Jean Reverzy nous retrace l'itinéraire médical de Palimbaud à travers plusieurs portraits de médecins, dont le sien comme médecin de quartier populaire: 

"Fixé dans ma ville, j'étais devenu le médecin d'un quartier malheureux; j'avais accepté ce destin et un horizon de hautes maisons misérables. Des infiniment pauvres, des intouchables puis des ouvriers, des employés chétifs avaient frappé à ma porte: je les avais soignés comme, là-bas, j'eusse soigné les lépreux. Tout le jour, ils venaient s'étendre sur mon divan brûlé par leur fièvre, verni par la sueur de leur angoisses". Reverzy ne nous parle jamais de guérison: le médecin écoute, observe, examine puis doit accompagner son patient vers la mort en gardant sa dignité. Il se proclame "le compagnon des agonisants"

Misère, Souffrance et mort sont les compagnons de route du médecin. "Mes scrupules et mes craintes peuvent paraître excessifs: Palimbaud serait bien mort n'importe où!...Dans un hôpital, je voulais que Palimbaud évitât la salle commune et la curiosité des étudiants.".

Le livre se termine sur l'autopsie de Palimbaud, demandée par le Professeur Joberton de Belleville par "intérêt scientifique grave" pour confirmer son hypothèse de "cirrhose pigmentaire". Mais le cadavre qui "n'a pas de sens" ne livrera pas ses secrets: "C'est la réalisation décevante d'un souhait noble de connaissance et de pénétration qui ne sera jamais satisfait". A noter un savoureux portrait d'un garçon de salle d'autopsie qui nous rappelle des souvenirs de faculté!

Place des angoisses 

est le second roman de Jean Reverzy. Un roman autobiographique en fait. C'est un travail sur la mémoire: la découverte du monde hospitalier en 1933 puis l'installation dans un quartier populaire de Lyon.

Un homme, le Professeur Joberton de Belleville, a profondément marqué Jean Reverzy. Pour parler de lui, il emploie le terme "Le Maître". Joberton de Belleville est un mandarin qui règne en souverain dans son service. Le jeune étudiant perce l'intimité du Maître. Retenu pour traduire un article anglais, il est invité à dîner chez le Professeur qui habite la Place des Angoisses et fait la connaissance de son épouse et de son fils. Le souvenir qu'il garde de cette soirée évoque le monde proustien: "le souvenir du dîner de la Place des Angoisses garda longtemps pour moi les prestiges d'une histoire douteuse, aux allures de fable, imaginée dans le demi-sommeil, et qu'il me sembla, au fil des années, mieux comprendre"

Mais Jean Reverzy garde toujours un oeil critique sur ce système hospitalier: une visite en "cortège", un hôpital qui déshumanise le malade 

"Je n'eus de surprise que devant les demis-vivants allongés sur les lits et manœuvrant aux ordres bref du Maître et de ses disciples. En trois heures, j'appris tout du dialogue sommaire de la médecine hospitalière et de la maladie populaire.", et des malades qui "attendaient la venue du cortège; les heures et les jours coulaient; ils ne cherchaient pas à comprendre: leur maladie serait ce que voudraient les médecins."

Mais le livre de Jean Reverzy va plus loin dans une réflexion sur la mort: "sa réflexion prophétique sur la mort des médecins" et la fatigue: 

"Étrange associée à ma vie! Le premier jour où sa main se posa sur mon épaule, je ne me doutai pas qu'elle m'accompagnerait si longtemps. Plus tard, comme une vieille douleur, je me suis pris à l'aimer. Récompense de tant de marches, de gestes et de paroles jetées à des êtres dont je n'ai pas retenu le nom, elle demeure comme le souvenir de leur passage et du mien. Et si je redoute encore la mort, malgré la certitude d'un néant mérité, c'est par crainte que rien ne subsiste du merveilleux fardeau accroché à mes épaules."

Place des angoisses est publiée en 1956 et Jean Reverzy meurt probablement d'un infarctus du myocarde le 9 juillet 1959. En écrivant son livre, je pense que Jean Reverzy se savait déjà malade. Son premier malade Dupupet avait "le cœur malade", le Professeur Joberton de Belleville publie sur l'angine de poitrine et meurt d'une crise d'angor. Il en arrive à s'identifier à son malade: 

"Et Dupupet prit place parmi les morts privilégiés: le souvenir du vieillard épuisé, en révolte contre sa lassitude, luttant par de lents mouvements des bras et des jambes soulevant son édredon, s'accordait déjà à cette fatigue qui chaque jour me gagnerait davantage"

En lisant l'œuvre de Reverzy, la comparaison avec Céline s'impose à l'esprit. Je trouve que ce qui les différencie est que Céline est un écrivain médecin alors que Reverzy est un médecin écrivain. Dans les livres de Céline, les thèmes médicaux ne servent qu'à nourrir son style.

J'espère que ces impressions sur l'œuvre de Jean Reverzy vous donneront envie de le lire.

Biographie de Jean Reverzy

10 avril 1914: Naissance à Balan, près de Lyon. Fils d'un officier. Mère irlandaise

1916: Mort du père tué au combat 

1931: Baccalauréat. Premiers poèmes envoyés à un académicien. Il lui est conseillé, en retour, de se consacrer à ses études. S'inscrit en mathématiques spéciales pour préparer l'école navale. Ne pourra passer le concours par suite de sa déficience physique. 

1932: Début des études médicales 

1934: Reçu externe des hôpitaux de Lyon 

1938: Reçu interne provisoire 

1939: Titularisé interne des hôpitaux de Lyon 

1940: Obligé de démissionner des ses fonctions d'interne pour attitude non conforme 

Février 1940: Thèse de docteur en médecine: Epithélioma du rein chez l'enfant 

1940-42: Fait des remplacements de médecine générale 

1942: Entre dans la résistance 

1943: Arrêté par les allemands et transféré au fort de Montluc. 

Libéré le 10 juillet 1943 

1944: Médecin-chef du maquis de l'Allier 

1945: S'installe comme médecin de quartier à Lyon 1945-1952: Médecin généraliste. Chaque été, il effectue des voyages en Europe, au Moyen-Orient 

1952: Début des malaises non identifiés qui confirme Reverzy dans la certitude de sa mort prochaine Octobre 

1952-Janvier 

1953: Voyage en Océanie 

1953: Au retour de son voyage en Polynésie, il publie ses premiers articles 

1954: Publie son premier roman Le Passage (Julliard), qui obtient le prix Renaudot 1954, et lui assure brutalement plus de 100000 lecteurs, la célébrité, une vie publique. Il n'en abandonne pas pour autant la médecine. Projette de retourner en Océanie 

1956: Publie son second roman Place des Angoisses (Julliard) 

1958: Publie son troisième roman Le Corridor (Julliard, Lettres Nouvelles) 9 juillet 

1959: Meurt probablement d'une crise d'infarctus du myocarde à Lyon 

1960: Publication posthume de deux projets avancés de roman (Julliard, Lettres Nouvelles): Le silence de Cambridge, La vraie vie 

1961: Publication posthume d'un ensemble de textes inédits ou déjà parus, écrits entre 1953 et 1959 sous le nom de "A la recherche d'un miroir" (Julliard, Lettres Nouvelles)

Bibliographie

  • Place des angoisses, collection de poche Points Seuil 
  • Le passage, collection de poche Points Seuil 
  • Oeuvres complètes de Jean Reverzy, Flammarion

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