Albert Schweitzer, (1875-1965) était médecin, philosophe, théologien
protestant, musicologue, et en 1953 prix Nobel de la paix (...et grand oncle de
Jean-Paul Sartre).
En 1913, il part à Lambaréné, en Afrique-Équatoriale française
(aujourd'hui au Gabon), comme médecin missionnaire et fonde un hôpital où
dès la première année, il soigne 2000 patients.
Le livre " A l’orée de la forêt vierge " concerne
la période 1913 à 1923 et présente de nombreux pôles d’intérêts. Il
ne sera question ici que de la façon dont ce médecin traitait la
pathologie tropicale avant l’avènement des moyens modernes dont nous
disposons aujourd’hui. Le livre d’Albert Schweitzer est très
intéressant de ce point de vue car il est précis, donne les compositions
des médicaments qu’il utilise, les dosages, les techniques d’administration
et les résultats. Voici ce qu’on peut trouver (mais répétons le, parmi
une foule d’autres thèmes par ailleurs très intéressants) dans ce
recueil de notes de travail.
Les maladies les plus fréquentes sont : les
ulcères de différentes espèces, le paludisme, la maladie du sommeil, la
lèpre, l’éléphantiasis, des affections cardiaques, des
ostéomyélites et la dysenterie amibienne. (55)
Les médicaments utilisés : quinine, antipyrine, bromure de
potassium, salol, dermatol (sous-gallate de bismuth), digitaline, émétine,
arsenic, solution de Milian...
La gale
Le traitement de la gale est fort simple : le
malade se baigne dans le fleuve, puis il est enduit sur tout le corps avec
une pommade que je prépare au moyen de fleur de soufre, d’huile de
palme brute, de restes d’huile provenant de boîtes de sardines et de
savon vert. En outre je lui mets une provision dans une boîte de
fer-blanc qui a contenu du lait stérilisé. Le malade s’en enduira
lui-même deux fois, quand il sera rentré chez lui. Le résultat est
excellent. (55)
La pathologie cardiaque
Avec quels gestes éloquents, une vieille femme,
malade du cœur décrit comment la digitale lui a permis de retrouver le
souffle et le sommeil. (57) Je suis toujours surpris du grand nombre d’affections
cardiaques… je me dis que la digitale est quelque chose de vraiment
merveilleux. Je l’administre en doses d’un dixième de milligramme de
digitaline Nativelle. Je suis très satisfait des résultats obtenus avec
cette méthode. (66)
Le tabac
Je ne me serais pas attendu à devoir traiter ici des
intoxications chroniques dues à la nicotine. Au début je ne savais pas
à quelle cause attribuer des cas de constipation grave accompagnée de
troubles nerveux et que tous les purgatifs ne faisaient qu’empirer…En
quelques semaines j’appris à connaître les maladies causées par la
nicotine. Le tabac arrive ici en feuilles. Tous les petits services se
paient en feuilles de tabac…ce tabac est beaucoup plus violent que celui
dont les blancs font usage….Les indigènes souffrent beaucoup d’insomnie
et fument toute la nuit pour s’étourdir. (75)
Les insolations :
Notre grand ennemi en Afrique, c’est le soleil…Il
est démontré que l’insolation est surtout dangereuse pour les
personnes infectées de paludisme… Je leur administre par injection
hypodermique 300 cc de chlorure de sodium à 7 p.1000 stérilisée. (81)
La trypanosomiase.
Le mal commence par des accès de fièvre
irréguliers, tantôt plus forts, tantôt plus faibles pendant plusieurs
mois sans que le sujet se sente vraiment malade… Mais on éprouve
ordinairement de violents maux de tête pendant la période fébrile. Une
insomnie torturante précède souvent la phase du sommeil. (105)
L’Atoxyl seul remède connu jusqu’ici contre la
maladie du sommeil, ne déploie que dans le sang des effets à peu près
sûrs ; dans le LCR, les trypanosomes sont plus ou moins à l’abri
de son action. L’Atoxyl contient 29% d’arsenic.
Les ulcères.
Un quart des enfants de l‘école ont constamment des ulcères. (113)
Certains proviennent de la puce chique des sables,
d’autres sont causés par le pian (qu’il traite par
Novarsénobenzol en IV en remplacement du traitement antérieur :
4g. d’iodure de K dissous dans de l’eau et tamponnement des ulcères
avec une solution aqueuse de CuSO4),
mais les pires sont les ulcères phagédéniques qui dégagent
une puanteur repoussante et provoquent des douleurs atroces. (traitement
par curetage jusqu’aux tissus sains, puis KMnO4 puis soins d’ulcères
pendant des mois.)
Pour le traitement des plaies suppurantes, j’utilise
avec grand profit le violet de méthyle (appelé aussi violet de gentiane)
pur. C’est au Dr Stilling Professeur d’ophtalmologie à Strasbourg que
revient le mérite d’avoir fait des expériences décisives sur le
pouvoir désinfectant de cette matière colorante à l’état concentré.
La lèpre.
Le seul médicament dont on dispose est l’huile de
Chaulmoogra qui s’extrait des semences d’un arbre des indes. Je
mélange ce médicament dont le goût est très désagréable, avec de l’huile
de sésame qui le rend plus aisé à supporter. On préconise aussi depuis
quelques temps d’administrer l’huile de Chaulmoogra en injections IM.
(lire aussi)
Il faudra attendre1941 pour voir apparaître la première sulfone puis
les années 1962/63 pour voir apparaître les nouveaux agents Clofazimine
et Rifampicine.
Le paludisme.
Un produit à base d’arsénic, l’Arrhénal,
utilisé en même temps que la quinine, a la propriété d’en renforcer
considérablement les effets. Je l’utilise beaucoup en injections sous
cutanées, chez les malades blancs comme chez les noirs. (116)
La dysenterie amibienne.
Depuis quelques années, on se sert du principe actif
tiré de l’Ipéca, c'est-à-dire du chlorhydrate d’émétine. Injecté
sous la peau plusieurs jours de suite en solution à 1% à la dose de 6 à
8 cc par jour, il produit aussitôt une amélioration et habituellement
une guérison durable. Les effets de ce traitement tiennent du miracle
(116)
L’alcool
Presque tout l’argent qui arrive dans le pays par
le commerce des bois se transforme en eau de vie. (42) L’importation d’alcool
est un sérieux danger social. Les sommes que rapportent annuellement les
droits d’entrée sont l’une des plus fortes recettes de la colonie. Si
ce revenu était supprimé, le budget se solderait par un déficit. (153)
Toutes ces thérapeutiques paraissent aujourd'hui obsolètes voire
dangereuses. Pourtant l'iodure de potassium refait son apparition dans les
pharmacies jouxtant les centrales nucléaires et l'arsenic sous sa forme tri
oxydée revient en force dans le traitement des leucémies aiguës
promyélocytaires. Autres temps, autres indications.
Rappelons nous
l'histoire de l'eflornithine ce produit hautement efficace dans la
trypanosomiase dont la fabrication a failli être définitivement arrêtée
en raison d'un manque de rentabilité. Fort heureusement les propriétés
dépilatoires de cette molécule ont permis de commercialiser une crème permettant aux américaines de se
débarrasser des poils disgracieux de leur
visage et de subventionner sans le savoir la thérapeutique de la maladie du
sommeil dans le tiers monde. Il en est de même pour l'ivermectine,
commercialisée dans nos pays comme scabicide et qui permet de d'amortir la
thérapeutique de l'onchocercose.
Et toujours sans grand moyens, des
médecins font des prouesses à l'autre bout du monde, au service de
populations démunies.
Un seul médecin, même avec de très modestes
ressources, a une grande valeur pour une quantité de malheureux… La
quinine et l’arsénic contre le paludisme, le novarsénobenzol contre
les maladies qui provoquent les ulcères, l’émétine contre la
dysenterie, les moyens et les connaissances dont le médecin dispose pour
opérer d’urgence, voilà qui lui donne le pouvoir de délivrer de la
souffrance et de la mort, en une année, des centaines d’êtres humains
qui sans lui seraient abandonnés à leur triste sort. (215)
On aurait pourtant peine à imaginer que ce personnage attachant n’ait
pas eu comme chacun d’entre nous, quelques côtés moins sympathiques et ce,
quand bien même ses biographes les eussent habilement gommés. Un excellent
film a été réalisé en 1994 par le camerounais Bassek Ba Kobhio: "Le
grand blanc de Lambaréné".
Le Grand Blanc, est évidemment Albert Schweitzer qui dans les années 50
était un homme adulé. Ce film retrace les 30 dernières années de sa vie
mais observées cette fois du côté noir. On y voit fonctionner tout le
monde colonial et ses conséquences, incarné ici par cette forte
personnalité. On suit Koumba, un jeune camerounais doué, on découvre un Albert Schweitzer
par moments colérique, qui ne conçoit pas un seul instant que ce jeune ait l’audace
d’imaginer entreprendre des études de médecine puis de rivaliser un jour
peut être avec le grand docteur blanc. C'est pourtant Koumba qu'Albert
Schweitzer chargera d'organiser ses funérailles. Le film se termine sur cette
phrase
Tout ce que nous pouvons, c'est laisser les autres
nous deviner comme nous les devinons. (Albert Schweitzer)
Ici aussi, autres temps autres mœurs. Mais qui aurions nous été à
cette même époque ?
Terminons en méditant cette suggestion d’Albert Schweitzer:
Que chacun s’efforce dans le milieu où il se
trouve de témoigner à d’autres une véritable humanité. C’est de
cela que dépend l’avenir de ce monde. (Ma vie et ma pensée Albin Michel ed. p104)
Liens :
Le site
de Christian Huber (né en 1958 à Mulhouse, ancien interne du
C.H.U. de Strasbourg, médecin des hôpitaux du C.H. de Mulhouse;
pédiatre.) accorde une large place à la pratique médicale d’A.S.
Le site officiel
de l’AISL (Association Internationale de l'œuvre du docteur
Albert Schweitzer de Lambaréné) dont le but est de diffuser la pensée
d'Albert Schweitzer et de faire connaître au gens son éthique du
"Respect de la vie".
et puis conservez votre vieux sthéto, votre vieux casque colonial etc…
cela fera une jolie exposition comme au centre
culturel Albert Schweitzer Kaysersberg, en haut de la côte à gauche.
Le Docteur Schweitzer et son hôpital à Lambaréné.
L'envers d'un mythe Livre d'André Audoynaud aux éditions
L'Harmattan nov.2005
Quarante ans après la mort, le 4 septembre 1965, du docteur Albert
Schweitzer, médecin à Lambaréné de 1913 à 1965, sa vie reste un peu une
légende. Le Prix Nobel qui lui fut décerné en 1953 lui valut une renommée
internationale.
- Pour les uns,il était le “Saint de la jungle”, le “Grand Docteur”, le
“Chirurgien héroïque”, le “premier humanitaire”, le “plus grand homme du
monde”, et son hôpital était qualifié de “véritable Éden”,“d'endroit où les
médecins sont meilleurs que partout ailleurs” et de “phare pour tous les
hôpitaux du monde”.
- Pour d'autres, ses détracteurs, il était un “époux mufle et égoïste”, un
“père indigne”, un “colonialiste charitable”, un “conservateur refusant le
progrès”, et son hôpital qualifié de “bidonville”.
L'auteur, qui a vécu trois ans à côté du docteur Schweitzer, mais comme
Médecin-chef de l'Hôpital civil, et qui l'a connu de près, apporte son
témoignage vécu. En même temps, il réhabilite l'oeuvre méconnue des médecins
militaires français.
A l’orée de la forêt vierge
Par Albert Schweitzer
Albin Michel ed. 216 p.
ou
Rombaldi ed. 254 p.
collection "Le club de la femme".
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