La dépression de William Styron
A partir de l’étude de " Tempêtes des ténèbres "
de William Styron
Présenté par Michel
Chillot
William Styron (écrivain américain né en 1925), auteur du roman à succès
mondial, 'Le choix de Sophie', nous livre le récit d’une dépression grave, 'tempêtes
des ténèbres' qui s’abattit sur lui à l’âge de 60 ans.
Mais en tant que lecteur médecin, on peut se demander si l’auteur porte un
diagnostic exact sur son état. Ainsi, nous allons reprendre les critères de la
dépression dans le DSM IV et rechercher dans le livre les phares qui s’y
rapportent.
Critères diagnostics DSM IV de l’épisode dépressif majeur
Au moins cinq des neufs symptômes suivants doivent avoir été présents
pendant une même période d’une durée de deux semaines et avoir représenté
un changement par rapport au fonctionnement antérieur ; au moins un des
symptômes est soit humeur dépressive, soit perte d’intérêt ou de plaisir.
1- Humeur dépressive présente pratiquement toute la journée, presque tous
les jours, signalée par le sujet ou observée par les autres
"Tandis que j’étais capable de me lever et de
vivre de façon presque normale lors de la première partie de la journée, je
commençais en milieu d’après-midi ou un peu plus tard à sentir les
symptômes revenir à l’assaut - la tristesse m’assaillait, ainsi qu’un
sentiment de peur et d’aliénation et, par-dessus tout, une angoisse
étouffante" (page 26)
2- Diminution marquée de l’intérêt ou du plaisir pour toutes ou presque
toutes les activités pratiquement toute la journée, presque tous les jours
"je me trouvais désormais incapable de me
concentrer pendant ces heures de l’après-midi que, des années durant, j’avais
consacrées à mon travail, et l’acte d’écrire lui-même devenant de plus
en plus pénible et épuisant, l’inspiration se ralentit, et finit par se
tarir." ( page 73)
"mon impuissance à faire honneur au grand plateau
de fruit de mer placé devant moi, mon impuissance à m’arracher le moindre
rire et, enfin, une impuissance quasi totale à parler" (page 37)
"mais déjà j’avais commencé à accueillir avec
indifférence les plaisirs qu’offrait l’île. J’étais en proie à une
sorte d’engourdissement, d’apathie, mais plus spécifiquement de bizarre
fragilité" (page 70)
3- Perte ou gain de poids significatif en l’absence de régime ou
diminution ou augmentation de l’appétit presque tous les jours
"Beaucoup de gens perdent tout appétit ; le mien
était relativement normal, mais j’en étais à ne plus manger que pour
survivre : la nourriture, comme tout ce qui était du ressort de la sensation,
était totalement dépourvue de saveur" (page 77)
4- Insomnie ou hypersomnie presque tous les jours
"De toute façon, mes rares heures de sommeil
étaient généralement interrompues à trois heures du matin, et je restais
alors là, le regard perdu dans les ténèbres béantes, à réfléchir
torturé par une souffrance intolérable aux ravages qui s’opéraient dans
mon esprit, et à attendre l’aube, qui d’habitude, me valait de sombrer un
temps dans un sommeil fiévreux et sans rêves" (page 78)
"La plus lamentable de toutes les débâcles
instinctuelles était celle du sommeil, en même temps qu’une absence totale
de rêves" (page 77)
5- Agitation ou ralentissement psychomoteur, presque tous les jours
"Bientôt se manifestent un ralentissement des
réactions, une quasi-paralysie, une diminution de l’énergie psychique
proche du poids zéro" (page 76)
6- Fatigue ou perte d’énergie presque tous les jours
"La libido ne tarda pas elle aussi à défaillir,
comme presque toujours dans les maladies graves - c’est le besoin superflu d’un
corps aux abois." (page 77)
"Allié de l’insomnie, l’extrême abattement est
une torture suprême" (page 77)
7- Sentiment de dévalorisation ou de culpabilité excessive ou
inappropriée presque tous les jours
"Entre autres atroces manifestations de
la maladie - tant physiques que psychologiques - l’un des symptômes les
plus universellement répandus est un sentiment de haine envers soi-même -
ou, pour formuler la chose de façon plus nuancée, une défaillance de l’amour-propre
- et à mesure qu’empirait le mal, je m’étais senti accablé par un
sentiment croissant d’inutilité" (page 17)
8- Diminution de l’aptitude à penser ou à se concentrer ou indécision
presque tous les jours
" mon cerveau, esclave de ses hormones en folie,
était devenu moins un organe de la pensée qu’un simple instrument qui, au
fil des minutes, enregistrait les variations d’intensité de sa propre
souffrance" (p 91)
9- Pensées de morts récurrentes, idées suicidaires récurrentes sans plan
précis ou tentative de suicide ou plan précis pour se suicider
"J’en suis pratiquement convaincu, ce fut pendant
l’une de ces crises d’insomnie que me vint la certitude...que si la
maladie suivait son cours, il m’en coûterait la vie...Bref, je m’obstinais
à repousser toute idée de suicide. Mais manifestement, la possibilité
rôdait autour de moi, et je tarderais plus à l’affronter" (page 79)
"Il s’avéra que la rédaction d’une lettre de
suicide, qu’une forme d’obsession me contraignait à vouloir composer,
était la tâche d’écriture la plus dure à laquelle j’avais jamais été
confronté" (page 100)
Les symptômes décrits par William Styron permettent de porter le diagnostic
d’épisode dépressif majeur.
L’auteur analyse avec beaucoup de lucidité et de pertinence sa relation
avec l’alcool,
"une substance dont je n’avais cessé d’abuser
pendant quarante ans".
Il dit s’en être servi pour stimuler son imagination. Mais dans une
analyse plus fine avec le recul des années, il reconnaît s’en être
servi
"comme un moyen de calmer l’anxiété"
. Il renoncera à l’alcool au début de l’été de ses soixante
ans,
"cela me frappa tout à fait inopinément, quasiment
du jour au lendemain: je ne pouvais plus boire".
William Styron attribue le début de sa dépression à ce sevrage imposé par
un
"problème de métabolisme".
Il se sentira trahi par son allié de toujours,
"l’ami secourable m’avait abandonné, non point
insensiblement et à regret, comme l’eût fait un véritable ami, mais d’un
bloc - et je me suis retrouvé échoué et , bien sur, au sec, et dépourvu de
gouvernail"
William Styron nous rappelle au souvenir de suicidés dans la littérature
moderne: Romain Gary, Virginia Woolf, Henry de Montherlant, Jack London, Ernest
Hemingway, Primo Levi.
Le cas de Primo Levi est très troublant. Cet homme, rescapé d’Auschwitz
grâce à une folle envie de vivre (il faut absolument lire son livre 'Si c’est
un homme') se donne la mort en 1987 à l’âge de soixante sept ans dans sa
ville de Turin en se jeta du haut de la cage d’escalier de son immeuble.
William Styron écrit de belles pages sur Albert Camus et Romain Gary. Il
nous rappelle que Camus, au début de Mythe de Sisyphe, déclarait
"Il n’y a q’un problème philosophique vraiment
sérieux: c’est le suicide. Juger que la vie vaut ou ne vaut pas d’être
vécue, c’est répondre à une question fondamentale de la
philosophie".
Nous apprenons que l’humeur de Camus était dépressive:
"Camus, me dit Romain, faisait de temps à autre
allusion au profond désespoir qui l’habitait et parlait de suicide"
La guérison de Styron arrivera avec une hospitalisation:
"car, en réalité, l’hôpital m’apporta le
salut, et plutôt paradoxalement ce fut dans ce lieu austère aux portes
verrouillées et blindées et aux mornes couloirs peints en vert -avec jour et
nuit neuf étages plus bas le hurlement des ambulances- que je trouvai le
repos, l’apaisement de la tempête déchaînée de mon cerveau, que je n’avais
pas réussi à trouver dans ma paisible maison de ferme"
Face aux ténèbres est un livre à lire pour mieux comprendre le monde de
souffrance où vit le malade dépressif.

02/11/06,12:17 (AFP)
Le romancier américain William Styron, prix Pulitzer et auteur du "Choix de
Sophie", est mort mercredi d'une pneumonie à Martha's Vineyard, dans l'état du
Massachusetts, à l'âge de 81 ans.
