Ivanov de Tchekhov
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Ivanov ou l’impossibilité de vivre

pièce de Tchékhov

 

présenté par Michel Chillot

 

Ivanov, écrite en 1887, est une pièce moins connue et moins jouée que les suivantes 

La Mouette, 

Oncle Vania, 

Les Trois Soeurs, 

La Cerisaie. 

Pourtant, elle est passionnante et intègre parfaitement cette rubrique, littérature et médecine.

Ivanov est mélancolique 

"Mélancolie! Noble nostalgie, Vague à l’âme" (Acte IV, scène 8), 

sa femme Anna Petrovna est atteinte de tuberculose (Tchékhov était lui-même tuberculeux). Un personnage, Lvov, est un jeune médecin plein de certitude que Tchékhov rend rapidement antipathique.

Tchékhov n’est ni un médecin qui écrit, ni un écrivain qui étudia la médecine. Il est un écrivain et un médecin qui a pratiqué en milieu rural. N’oublions pas qu’il part en 1889 à l’Île de Sakhaline pour rendre compte des conditions de détention des prisonniers.

La pièce se passe dans un district de la Russie centrale. 
Le premier acte s’ouvre dans le jardin de la propriété d’Ivanov. Âgé de trente cinq ans, Nicolas Alexéevitch Ivanov est en charge de la gestion de terres paysannes. Ses affaires vont mal: il n’a plus d’argent pour payer les ouvriers et doit des intérêts à Lébédev, président du zemstvo. Ivanov a vécu une grande passion amoureuse avec sa femme, née Sarah Abramson, qui a rompu avec ses parents juifs, changée de religion et abandonnée sa fortune pour l’épouser. Maintenant, il en est arrivé à ne plus aimer sa femme sans comprendre pourquoi: 

"je me suis marié parce que je l’aimais follement, et je lui ai juré un amour éternel, or... au bout de cinq ans, elle m’aime toujours, tandis que moi..." (Acte I, scène 3). 

Pour fuir ses angoisses, il se rend chaque soir chez les Lébédev refusant que sa femme l’accompagne. Il est conscient de lui faire du mal. Pourtant il ne peut se dominer: 

"je n’arrive pas à comprendre ce qui se passe dans mon âme" (Acte I, scène 3).

Sacha, la fille de Lébédev, âgée de 20 ans, s’éprend d’Ivanov. Elle veut le sauver de sa tristesse en l’aimant. Ivanov n’est pas dupe: 

"Que moi, un vieux coq déplumé, je me lance dans une nouvelle histoire d’amour! Que Dieu me préserve d’une telle catastrophe". 

Anna se rend en cachette chez les Lédédev et surprend Ivanov et Sacha en grande discussion. Pour elle tout est clair, Ivanov la trompe avec Sacha. L’état de santé d’Anna se dégrade. Lvov culpabilise Ivanov qui poursuit ses visites quotidiennes chez les Lébédev.

Entre le troisième et le quatrième acte, une année s’est écoulée. Anna est morte. Ivanov doit épouser Sacha. La rumeur enfle: Ivanov est un intrigant. Il n’a pas pu obtenir la dote lors de son premier mariage. Alors maintenant que sa femme est morte, il se précipite sur Sacha pour empocher cette dote.

Ivanov ne veut pas de ce mariage. Il comprend que Sacha en fait ne l’aime pas. Elle s’est fixée un but, le ramener à la vie, avec pour finalité 

"d’accomplir un acte héroïque". 

Lvov portera le coup final en l’insultant en public.

Il ne reste plus qu’une issue à Ivanov: 

"J’ai descendu la pente trop longtemps! En voilà assez! Il faut savoir s’arrêter! Eloignez-vous! Sacha je te remercie!"

Tout au long de la pièce, la personnalité complexe d’Ivanov se dévoile. Ivanov souffre et fait souffrir en toute connaissance de cause ceux qu’il aime: 

"En bien! je ne l’aime plus... Comment? Pourquoi? Pour quelle raison? Je ne comprends pas. Elle est là qui souffre, ses jours sont comptés, et moi je la fuis comme le dernier des lâches, je fuis sa pâleur, sa poitrine creuse, ses yeux suppliants...Une honte!"(Acte III, scène 6). 

Pourtant, il ne peut modifier son comportement.

Ivanov porte en lui un sentiment de culpabilité: 

" il est probable que je suis terriblement coupable, mais le désordre dans ma tête est complet, mon âme est dans étrange état d’engourdissement, et je suis incapable de me comprendre moi-même. Je ne comprends ni les autres ni moi-même" (Acte I, scène 3), 

"que ma femme est mourante, je le sais ; que je suis coupable devant elle de façon irréparable, je le sais aussi", (Acte III, scène 6), 

"Sacha, comme je suis coupable, comme je suis coupable" (acte III, scène 7), 

"Ne pose pas de questions, Aniouta.... Je suis profondément coupable" (Acte III, scène 9). 

Il se déconsidère: 

" Je suis un être pitoyable, mauvais nul" (Acte III, scène 5), 

"Je me suis aperçu dans la glace, et c’était comme si une bombe avait éclaté dans ma conscience! J’ai ri de moi-même et j’ai eu honte à en perdre la raison (Acte IV, scène 8), 

"Tu as devant toi un homme de trente cinq ans qui est déjà fatigué, déçu, écrasé par une activité médiocre ; il a cruellement honte de sa faiblesse ridicule" (Acte IV, scène 10). 

La fatigue le domine: 

"Et, maintenant, grand Dieu! Je suis fatigué, je ne crois plus à rien, je passe mes nuits et mes jours à ne rien faire. Mon cerveau, mes bras, mes jambes ne n’obéissent plus" (Acte III, scène 6).

Ivanov reconnaît sa culpabilité mais ne supportera pas qu’Anna le traite de menteur et de malhonnête. Il crie son innocence 

"J’ai fais des erreurs, c’est vrai, mais je ne t’ai jamais menti, jamais... Tu n’as pas le droit de me faire ce reproche"(Acte III, scène 9). 

Anna poursuit ses attaques. Une fois de plus, pour se faire Ivanov va blesser lâchement celle qu’il a aimé en lui révélant qu’elle est condamnée 

" En bien! sache que... tu vas bientôt mourir... Le docteur m’a dit que tu vas bientôt mourir (Acte III, scène 9).

A deux reprises, Ivanov laisse passer des mots qui traduisent des idées suicidaires 

"Je sens que cette tension doit mener à je ne sais quel éclat...Ou je vais démolir quelque chose, ou..." (Acte III, scène 7), 

mais Sacha ne rebondit pas cette phrase non achevée; 

"Je n’aurais pas dû venir. J’aurais dû faire ce que j’avais l’intention de faire... "(Acte IV, scène 8). 

Là encore, Sacha ne réagit pas.

Lvov est un jeune médecin de famille qui soigne Anna Pétrovna, l’épouse d’Ivanov. Il est sûr de ses jugements quant à la conduite d’Ivanov. Sans doute, aime-t-il secrètement Anna Petrovna ce qui peut expliquer sa virulence envers Ivanov: 

"votre conduite la tue" (Acte I, scène 3). 

Il n’hésite pas à critiquer Ivanov face à Anna Petrovna: 

"qu’avez-vous de commun avec cet être froid, sans cœur" (Acte I, scène 7).

 Par trop de certitude, Lvov nous devient rapidement antipathique. Ivanov lui rappelle la complexité de notre psychisme: 

"Non, docteur, chacun d’entre nous est fait de trop de roues, de vis, de soupapes, pour que nous puissions nous juger des uns les autres d’après une première impression, ou d’après une première impression, ou d’après deux ou trois signes extérieurs" (Acte III, scène 6). 

Les paroles les plus dures qu’aura à entendre Lvov seront prononcées par Anna et Sacha: 

"Mais ses yeux sont plus grands que les vôtres et quand il parlait de quelque chose avec passion, ils brillaient comme de la braise" (Sacha- Acte I, scène 7), 

"Qu'est-ce que vous avez à dire? Que vous êtes un honnête homme? Le monde entier le sait! Dites donc plutôt en toute conscience, si vous vous comprenez vous-même. Vous êtes venu ici en tant qu’honnête homme, vous l’avez mortellement offensé et failli me tuer. Jusqu’ici vous l’avez suivi comme une ombre, vous l’avez empêché de vivre, et vous étiez toujours certain d’accomplir votre devoir d’honnête homme? Vous vous êtes mêlé de sa vie privée, et vous l’avez calomnié et jugé; vous nous avez inondés, moi et tous les gens que nous connaissons, de lettres anonymes ...toujours convaincu de l’honnêteté. vous avez cru honnête de tourmenter de vos soupçons même sa femme malade. Et vos violences, vos bassesses les plus cruelles, rien n’aurait pu vous empêcher de vous prendre pour un homme extraordinairement honnête, un homme du progrès." (Sacha-Acte IV, scène XI).

Le théâtre de Tchekhov est magique. Tchékhov nous laisse entrevoir l’âme de ses personnages. Pourtant tout paraît si simple dans son théâtre: une intrigue réduite à son minimum, une petite bourgeoisie en perdition dans la campagne russe de la fin du XIX° siècle et un dialogue fait de phrases courtes. 

Le génie de Tchékhov vient de sa sincérité et de la justesse des mots pour dépeindre les états d’âme de ses personnages. Sa formation de médecin n’y est certainement pas étrangère. Personne n’est mieux placé que le médecin pour appréhender en profondeur la nature humaine. 

Les personnages nous deviennent rapidement familiers. Nous oublions que nous sommes au théâtre, ils sont tellement humains. Il ne faut surtout pas hésiter à lire le théâtre de Tchékhov. Et laissons notre imagination inventer une mise en scène. Comme Laurent Terzieff aurait fait un sublime Ivanov.

 

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